0

Le sexisme hostile et la montée des doctrines masculinistes

Il y a quelques mois, le New York Times titrait : « Les femmes ont-elles ruiné le monde du travail? »

On aurait pu croire à une mauvaise blague derrière un titre volontairement provocateur, mais l’argumentaire qui suivait ne laissait aucun doute sur les revendications conservatrices sous-tendues. Il y est notamment question de l’augmentation des femmes dans le monde universitaire et nommées aux postes de direction ayant favorisé l’émergence du « wokisme », fameux étendard dressé comme un danger imminent pour le pouvoir en place. La vision féminine en entreprise aurait amené trop d’empathie dans un monde du travail où la domination passe encore par une cooptation masculine du pouvoir. Cet article a bien sûr suscité une vague d’indignation dans les journaux, les médias et les réseaux sociaux. Mais la machine est lancée et le ver est dans la pomme… C’est la stratégie des discours anti-féministes qui favorisent l’émergence de doctrines masculinistes.

Et la sphère médiatique offre un espace à ces discours inquiétants. Dans une récente interview, Eric Zemmour déclarait : « Le patriarcat n’existe plus depuis longtemps. Il y a même des hommes qui ne peuvent pas avoir de promotion parce qu’ils se sont fait passé devant par des femmes, des maghrébins ou des africains ». Car, dans la propagande des extrémistes conservatistes, l’« autre » est pluriel, mais il est toujours responsable des maux de la société. C’est ce que nous explique très justement le philosophe Jason Stanley dans son livre « Les ressorts du fascisme », décortiquant méticuleusement les stratégies visant à saper les institutions démocratiques : nostalgie d’un passé patriarcal mythique, stigmatisation et défiance à l’égard des minorités, propagande et théories du complot.

Ce fantasme de la discrimination positive, incarné dans la parole de Zemmour, sous-entend l’incompétence des femmes qui n’aurait bien sûr aucune autre raison d’obtenir une promotion ou d’accéder à un poste à responsabilité, et certainement pas la possibilité d’être choisies à compétence égale (voire supérieure) par rapport à leurs homologues masculins. Cette hypothèse de méritocratie n’existe pas dans la vision patriarcale encore malheureusement bien présente. Rappelons qu’en 2006, Larry Summers, ancien président de Harvard, affirmait qu’il jugeait les femmes biologiquement moins douées en sciences et mathématiques… ce qui lui vaudra sa place. Vingt-ans plus tard, lors des élections du conseil d’administration d’une société savante de chirurgie, la propagande est pourtant encore bien présente et, dans un mail à large diffusion devenu viral, on pourra lire (sic) : « Depuis deux ans, je constate l’emprise du wokisme dans les instances dirigeantes de notre association, et j’avais déjà mise en garde le président de cette évolution qui en fait vise pour lui à se faire succéder par une FEMME, non par ses compétences ou ses mérites, mais par son soutien au mouvement woke, qui envahit toutes les instances dirigeantes, universitaires, étatiques, fonction publique, gouvernement » (vous avez reconnu : nostalgie d’un passé patriarcal mythique, stigmatisation et défiance, propagande et théories du complot,…).

Le récent rapport du Haut Conseil à l’Egalité souligne l’émergence d’une nouvelle entité, le sexisme hostile, s’autorisant l’expression d’une idéologie qui promeut les intérêts des hommes au détriment de ceux des femmes. Loin du traditionnel et désormais bien connu « sexisme paternaliste » (« je ne veux pas t’envoyer à cette réunion, ma petite, c’est trop dur ; et puis tu as tes enfants dont il faut s’occuper ») auquel on s’était habitué quitte à le banaliser, le sexisme hostile, auquel adhèrent 17% des répondants, assume l’agressivité frontale, la dévalorisation et parfois l’appel à la violence. Le Haut Conseil à l’Egalité nous met en garde quant au danger de la dérive masculiniste. Brigitte Gresy y voit « un dispositif de reconversion du pouvoir masculin dans un contexte où ses formes traditionnelles deviennent illégitimes ». Si le sexisme perdure, c’est qu’il reste utile et qu’il continue de produire du statut et de la reconnaissance. Et pour perdurer, il se reconfigure sur un autre terreau pour s’adapter face aux avancées récentes en faveur de l’égalité.

Le masculinisme nous rappelle que l’évolution sociétale conduisant à renforcer l’équité entre les personnes reste toujours un but à atteindre et que la vigilance s’impose. Qu’il faudra peut-être assumer une opposition franche à ce « blacklash » omniprésent et rester attentifs face aux mécanismes invisibles qui peuvent conduire au pire.

Dans la série « Adolescence », un adolescent de 13 ans, sous l’influence des doctrines masculinistes amplifiées par les réseaux sociaux, poignarde à mort une camarade de classe. Parce que la pyramide de la violence conduit inéluctablement à l’escalade dès lors que personne ne s’oppose à son irrésistible ascension, parce que nos enfants auront besoin de grandir dans un monde où les discours fascisants trouvent un contre-argumentaire, parce que l’équité est de la responsabilité de tous, sachons garder un esprit critique et notre capacité à s’indigner.

 

Dr Geraldine Pignot

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec * Pour information, Géraldine Pignot ne répondra pas aux commentaires anonymes.